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Grève
chez les transporteurs d'oxygène
25/11/04 par ES
Panique au centre
de contrôle circulatoire : les globules rouges ont décrété
une grève illimitée à partir de demain matin sept
heures.
- RONDELLE DE PROSTATE ! QUI VA TRANSPORTER L'OXYGENE ? hurle le Grand
Neurone Hypothalamique hors de lui, ses dizaines d'yeux cytoplasmiques
exorbités par la colère et l'incrédulité.
- C'est pas nos oignons, lui répond aggressivement le représentant
syndical hématique.
- MAIS C'EST INSENSE ! Vous êtes un service public ! Vous ne pouvez
pas arrêter votre travail ! Vous n'avez pas le droit ! Vous mettez
la vie de la communauté toute entière en péril !
- Dans ce cas, vous n'avez qu'à accepter nos revendications dès
maintenant.
- C'EST IMPOSSIBLE ! ELLES SONT INACCEPTABLES ! Et de toutes façons,
je ne suis pas mandaté pour prendre une décision seul. Je
dois réunir le Bureau Sympathique.
- Hé bien qu'attendez vous ?
- Ca sera difficile avant demain. Il nous faut un délai supplémentaire.
- Ttttt.... Voyons ! Soyons sérieux ! Vous êtes des centaines
ici à glander devant vos écrans de surveillance. Les cadences
infernales, c'est pour nous ! Et nous, on en a MARRE ! OK ?
- Je n'y suis pour rien ! Adressez vous au Grand Ordonnateur.
- Me faites pas rigoler ! Vous savez comme moi quel foutoir c'est là-haut.
Des milliards de gratte-papiers sans cesse occuper à se téléphoner
et pas un seul capable de prendre une décision !
- Ne soyez pas irrévérencieux ! C'est tout de même
grâce à eux que tout le monde bouffe, non ?
- D'accord ! D'accord ! rétorque le représentant syndical.
Quoi qu'il en soit, si ce papier n'est pas signé avant sept heures
demain, (il jette trois feuilles dactylographiées au visage du
Grand Neurone Hypothalamique), je décrète la grève
générale. Et mon mouvement est assez puissant pour paralyser
tout le flux circulatoire. Je ne vous décris pas le bazar, vous
pouvez l'imaginer aisément !
Le Grand Neurone blémit et sa voix se casse sous les coups de boutoir
de la rage.
- Vous déconnez, Glob ! Vous outrepassez vos droits ! Ce n'est
plus une grève, c'est un chantage abject. Vous n'êtes pas
un représentant syndical, Glob, vous êtes un hooligan ! Un
terroriste aveugle et fou !
- Me faites pas rire avec nos droits ! C'est vous qui les avez décidé
pour nous, nom d'une benne à urée ! On est pas du même
monde tous les deux. Vous n'avez aucune idée de nos conditions
de travail. Je parie que vous n'ètes jamais descendu vous ballader
dans les tuyauteries, hein ? Ca laisserait des traces sur votre costar
et les mecs en costar trois pièces, moi j'ai jamais pu les encaisser.
Alors vous allez discuter fissa avec vos supérieurs et vous signez
ce papelard dare-dare. Je n'ai rien d'autre à vous dire, mon cher
Jean-Hugues. Salut.
Le dénommé Glob touche du doigt la visière crasseuse
de sa casquette et quitte la salle de contrôle en faisant claquer
la porte.
- HACHOIR A CROTTE ! VOUS AVEZ ENTENDU CA ? explose le Grand Neurone.
Ce type là est un fou furieux ! Arrêter le flux sanguin !
C'est du sabordage ! Un suicide collectif ! Voilà où mènent
les délires progressistes de la cellule rouge du lobe frontal !
Ca fait des mois que je leur dis là-haut : faut pas discuter avec
les prolos. La carotte et le bâton, c'est le seul langage qu'ils
comprennent ! Et puis je ne m'appelle pas Jean-Hugues, d'abord ! TENIA
BRENNEUX !
Devant l'urgence de la situation, le Bureau Sympathique se réunit
le soir même à 22 heures.
Autour de la grande table ovale sont réunis une belle brochette
de "costar-cravates", comme aurait dit Glob : le Grand Neurone
Hypothalamique accompagné de son secrétaire particulier,
le contrôleur général du nerf sympathique, le responsable
du bureau mésentérique, le délégué
des neurones pré-ganglionnaires, le directeur des services chimiques,
l'ingénieur en chef de la pompe cardiaque, le préposé
au système réticulo-endothélial, le superviseur de
la chaîne de montage globulaire de la moelle osseuse, le chef de
la police immunitaire, le directeur de la banque du foie, l'émissaire
spécial du département de stratégie organique, et
bien sûr, le président Végétatif, énorme
et rond, qui semble somnoler au fond de son immense fauteuil de cuir.
- Qu'attendons nous pour commencer ? dit d'une voix bourrue et asthmatique
le chef de la police.
- Il nous faut attendre le représentant de la Conscience, rétorque
le Grand Neurone.
- Il ne viendra pas, dit le président Végétatif,
tiré subitement de sa léthargie.
- QUOI ?!!
- Oui. Voilà ce que nous ont répondu les hautes sphères
: "Démerdez vous ! Le fonctionnement de la machinerie interne
ne nous concerne pas et puis nous sommes très occupés ce
soir." Cela dit, ils n'ont pas tord. La Conscience n'a pas à
intervenir dans la régulation du flux sanguin. Ca ne s'est jamais
vu. Bref, nous avons carte blanche ! J'assumerai donc les pleins pouvoirs
dans cette affaire.
Hum... rajoute le Président après quelques secondes. Je
crois avoir compris que le protocole d'activation génitale a été
enclenché. Vous savez ce que cela signifie : la Conscience sera
aux abonnés absents tant que nos collègues testiculaires
n'auront pas ouvert les vannes.
- C'EST INSENSE !
- Cela a toujours été ainsi, Grand Neurone.
- Cette fois, la situation est d'une gravité exceptionnelle !
- La conscience n'en a pas pris conscience, c'est tout... Messieurs, au
travail ! Il nous reste neuf heures pour trouver une solution. Karl, voulez
vous nous lire les revendications du syndicat des transporteurs d'oxygène
?
- Oui, Président.
Le secrétaire du Grand neurone se râcle longuement les cordes
vocales, ajuste de fines lunettes sur son triple nez aquilin et démarre
d'une voix empreinte de gravité :
"Nous, masses laborieuses exploitées qui trimons jour et nuit
au profit du Grand Intellect, réunis lors de l'assemblée
générale du syndicat hématique, après en avoir
discuté, délibéré et voté le principe
à main levée à l'unanimité, décrétons
par la présente déposer un préavis de grève
générale qui prendra effet demain à sept heures si
les revendications suivantes ne sont pas accordées et dûment
contresignées par les autorités compétentes...."
- Quel galimatias !
- Silence, s'il vous plait.
- "Premièrement : la retraite à quatre-vingt jours.
Autrement dit : que la période de travail actuellement de cent
vingt jours et nuits soit ramenée à quatre vingt, incluant
un jour et une nuit de repos hebdomadaire obligatoire.
- Deuxièmement : que la ration quotidienne de glucose actuellement
de deux picogrammes par individu soit immédiatement augmentée
à trois picogrammes, déduction faite des charges sociales,
assurance maladie, taxe de péage aortique et vignette globule-mobile.
- Troisièmement : que la police immunitaire cesse sur le champ
ses incessants contrôles d'antigènes de membrane avec leur
cortèges de brimades injustifiées, de contraventions insupportables
et occasionnant plus souvent qu'il ne devrait des retards importants dans
la livraison des molécules d'oxygène.
- Quatrièmement : qu'une enquête soit ouverte sans tarder
sur le scandale des cotisations retraite. Où sont passés
les fonds ? Pourquoi devons nous payer pour nos aînés ? Comment
expliquer une augmentation de vingt pour cent de ces cotisations en l'espace
de trente jours seulement ? Les pouvoirs métaboliques vont-ils
encore longtemps nous prendre pour des vaches à lait ? Nous exigeons
que toute la lumière soit faite sur cette affaire.
- Cinquièmement, et pour preuve de notre coopération à
la bonne marche de l'entreprise, nous proposons un nouveau plan de circulation
(ci-joint) afin de mettre un terme à l'hécatombe d'accidents
sur les grands axes cœur-périphérie, les carrefours
carotidiens et iliaques, et surtout le rétrécissement de
l'artère fémorale gauche par une plaque d'athérosclérose
qui devrait depuis belle lurette être nettoyée par les services
macrophagiques compétents."
- Voilà ! dit le secrétaire général en reposant
les feuillets sur la table.
- C'est consternant !
- Ces prolétaires sont exaspérants !
- Que voulez vous, ils n'ont pas le sentiment d'appartenir à un
grand corps. Ils ne comprennent pas le but de leur travail. A force de
les exploiter sans les éduquer spirituellement, il était
inévitable que l'égoïsme mesquin des intérêts
particuliers détruise le parfait équilibre de la collectivité,
dit l'émissaire du département stratégique.
- Ca nous fait une belle jambe ! Allez donc leur expliquer ça maintenant
! lui rétorque le Président. Puis, se tournant vers le Grand
Neurone Hypothalamique : mon cher Jean-Hugues...
- Pas Jean-Hugues, Président, Jean-Jules.
- Pour commencer, mon cher Jean-Hugues, pouvez vous nous dire précisément
quelles seraient les conséquences pour le corps social si les transporteurs
d'oxygène interrompent leur travail à sept heures demain
comme ils menacent de le faire.
- Sans aucun doute catastrophiques, Président.
- Parlez plus fort, Jean-Hugues.
- Jean-Jules ! Je disais : CATASTROPHIQUES, Président ! Les transporteurs
d'oxygène, plus communément appelés globules rouges
depuis leur inscription massive (plus de 70 %) à la Confédération
Globulaire des Transporteurs, d'obédience communiste...
- Pouarc !
- ... ont tout à fait les moyens de bloquer totalement la circulation
avec leurs vingt cinq millions de millions de véhicules. Leur méthode
est simple : après avoir débranché leur potentiel
électro-négatif de membrane, ils s'agglutinent en caillots
dans les grandes artères au niveau de tous les carrefours et bifurcations
et bouchent systématiquement l'accès aux voies secondaires.
Plus aucun traffic ne sera possible. Nous serons à leur merci.
- Combien de temps pensez vous que nous puissions tenir dans un tel état
de stase ?
- Hum... D'après nos prévisions et selon l'état actuel
des organes vitaux, guère plus de quatre minutes.
- QUATRE MINUTES ?!!! Mon dieu ! Et qu'adviendra t-il passé ce
délai ?
- La pompe cardiaque va se désamorcer, ou se mettre en fibrillation,
créant des dégats irréversibles. Puis les individus
les plus sensibles au manque d'oxygène et de glucose, c'est à
dire tous les neurones et plus particulièrement ceux des hautes
sphères de la conscience, vont mourir d'asphyxie et d'inanition.
- C'est abominable !
- Ensuite, les unités cellulaires des organes périphériques
vont suivre le même chemin, sans exception.
- Il n'y aura pas de survivants ?
- Aucun, j'en ai bien peur.
- Les globules rouges vont y passer aussi ?
- Naturellement, mais ils n'ont manifestement pas envisagé cette
implication.
- C'est absurde !
- Ce sont pour la plupart des analphabètes. Ils refusent de comprendre
que leur sort est lié au nôtre.
- Ces communistes sont la gangrène de la société
!
- Voilà bien où mènent les élucubrations progressistes
de ces abrutis d'intellectuels oisifs qui déblatèrent à
longueur de journée bien au chaud dans leur cortex cérébral
! hurle le chef de la police au bord de l'apoplexie. Tous défoncés
à la dopamine ! Nous n'aurions jamais eu ces problèmes si
la Conscience ne s'était pas mis en tête de comprendre et
d'accepter tous les comportements de ses ressortissants plutôt que
de faire respecter l'ordre !
- Du calme, Schwartzone ! Qui êtes vous donc, pour oser juger nos
maîtres ?
- Des drogués, oui !
- TAISEZ VOUS, SCHWARTZONE ! Nous ne sommes que des serviteurs ! Le but
que poursuit la Conscience est bien au delà de nos misérables
capacités de compréhension.
- Il y a une chose que ces demeurés de transporteurs ignorent,
intervient l'émissaire du département stratégique,
et il vaut mieux qu'ils continuent de l'ignorer : au bout de leur période
de cent vingt jours, en guise de retraite dorée, ils sont parqués
dans la rate pour être détruits afin de récupérer
leurs citernes à hémoglobine pour la nouvelle génération.
- Hin, hin. Maigre consolation.
- Justement ! Nous pourrions mettre tous les globules syndiqués
en "pré-retraite", non ?
- Cela ferait plusieurs centaines de milliers de dossiers à traiter
dans la nuit !
- De toutes façons, la rate n'est pas prète à les
acceuillir, dit le préposé au système réticulo-endothélial.
Nous n'avons pas fini de "traiter" l'équipe globulaire
précédente. Les cachots réticulaires sont encore
plein de cette racaille.
- Si je comprends bien, Grand Neurone, nous sommes obligés de négocier.
- Hélas oui, Président, nous n'avons pas d'autre choix.
- Je ne suis pas d'accord ! dit le chef de la police. J'ai ici les noms
de tous les meneurs, nous pouvons les arrêter dans la nuit et les
mettre définitivement hors d'état de nuire.
- C'est impossible ! Vos troupes entières n'y suffiraient pas,
à moins d'abandonner la surveillance des frontières immunitaires
pendant plusieurs heures. L'ennemi extérieur ne manquerait pas
de profiter de l'occasion et nous nous retrouverions face à une
redoutable invasion microbienne. Les nouvelles du front sont alarmantes,
savez-vous ? De nombreuses colonies de staphylocoques pathogènes
campent dans nos plaines cutanées, prètes à passer
à l'attaque.
- Sans compter que l'équipe de remplacement globulaire n'est pas
prête, rajoute le superviseur de la chaîne de montage. En
tout cas, pas avant une dizaine de jours, peut-être six, en doublant
les cadences des cellules médullaires.
- Nous pourrions fonctionner quelque temps en effectifs réduits,
avec un taux d'hémoglobine aux alentours de huit grammes.
- Pour cela, nous avons besoin des deux-tiers des effectifs globulaires.
- Il faudrait que les globules non inscrits et les membres "passifs"
du syndicat renoncent à la grève une fois les meneurs arrêtés.
- C'est un risque à courir.
- Non ! Je les connais. Ils ne se laisseront pas intimider. Une rafle
massive ne ferait que les conforter dans leur action.
- MILLE BOUDINS ! intervient à nouveau le chef de la police immunitaire.
Vous êtes une bande de timorés. Président, signez
moi ce décret d'arrestation et je me charge du reste.
- IL N'EN EST PAS QUESTION, SCHWARTZONE ! Sachez que je n'apprécie
pas du tout vos méthodes de légionnaire.
- C'est comme vous voulez ! Dans ce cas, je n'irai pas pleurer sur votre
cerceuil.
- CELA SUFFIT, SCHWARTZONE !
Sous l'affront, la carrure massive du chef de la police se tasse dans
son fauteuil. Son gros visage variqueux de dogue vénitien se hérisse
d'aspérités sales et pointues.
- Il y a peut-être une autre solution, hasarde l'émissaire
spécial du département stratégique.
- Nous vous écoutons, Single.
- Vous savez que la carrosserie des véhicules transporteurs est
protégée par une charge électrique négative
qui limite le risque de collisions en fonctionnant comme repoussoir. Si
nous parvenons à augmenter cette charge électro-négative
d'un facteur... disons... cinq à dix, les globules rouges ne pourrons
plus s'agglutiner entre eux.
- Et comment pouvez vous parvenir à un tel résultat ?
- En modifiant l'équilibre électrolytique du milieu intérieur.
- Mais c'est bien au delà de nos compétences !!
- Supposez, insiste l'émissaire stratégique, que le tube
digestif se vide subitement de tout son contenu par les deux bouts...
- C'est impossible !
- L'abus d'alcool et certaines drogues aphrodisiaques peuvent donner un
tel résultat !
- Nous ne pourrons jamais influencer le comportement de la Conscience
dans ce but !
- Et pourquoi non ? J'ai cru comprendre que nous étions en phase
d'activation génitale. Si nous ouvrons les citernes d'adrénaline
du subconscient, nous pouvons créer un syndrome d'angoisse d'échec
suffisamment fort pour contraindre la Conscience à absorber des
stimulants sexuels. Dans un deuxième temps, nous faisons capoter
la phase érectile de telle sorte que le fiasco obtenu induise une
irrépressible consommation d'alcool.
- Je m'y oppose totalement ! C'est anti-déontologique ! réagit
le Président.
- Tous avons comme règle de servir la Conscience et non de la manipuler,
ajoute le contrôleur général du nerf sympathique.
Je ne dérogerai jamais à ce principe !
- Il y a des principes qui mènent tout droit à la mort,
répond, narquois, l'émissaire stratégique.
- Hum-Hum... intervient le Grand Neurone Hypothalamique, constatant l'impasse
de cette discussion. Si nous examinions maintenant les modalités
d'un accord rendu inévitable avec le syndicat hématique
? Nous ne pouvons pas accepter en bloc leurs revendications, mais il nous
faut négocier et gagner du temps.
- C'est à mon avis la seule attitude raisonnable, dit le président
Végétatif.
- Je me ralie également à cette opinion, surenchérit
le contrôleur général.
Un mouvement d'humeur parcourt l'assistance. Le chef de la police grogne
quelque chose que personne ne comprend. Mais aucune voix ne s'élève
contre cette capitulation et le Grand Neurone peut poursuivre :
- En ce qui concerne le premier point : nous pouvons fort bien accorder
la retraite à quatre vingt jours si la chaîne de montage
médullaire parvient à construire plus rapidement les futures
générations de globules...
- HA ! JE L'ATTENDAIS ! crie le représentant de la moelle osseuse.
Vous croyez que mes gars s'amusent peut-être ? Entre fournir un
effort ponctuel et imposer une augmentation permanente des cadences, il
y a un pas que je refuse de franchir, sinon c'est à une grève
de la moelle que vous aurez à faire face ! Et mes gars ne sont
pas des rigolos quand il s'agit de défendre leurs intérêts
!
L'émissaire du département stratégique soupire longuement
en se lustrant la chevelure de ses longs doigts cytoplasmiques.
- Nous pouvons trouver un compromis, insiste le Grand Neurone. Pensez
vous qu'un cycle de cent jours puisse être acceptable ?
- A condition d'augmenter les salaires en conséquence, dit le représentant
de la moelle osseuse.
- Ou trouverons nous les fonds supplémentaires ? Les réserves
de glucose ne sont pas inépuisables ! répond le directeur
des services chimiques.
- Il n'est pas question de mettre en circulation de nouvelles devises
! intervient, ulcéré, le directeur de la banque du foie.
Si nous laissons s'installer un système glucidique inflationniste,
nous risquons à très court terme de voir augmenter les taux
d'insuline, ce qui aurait, comme chacun sait, des effets gravissimes et
peu contrôlables sur l'économie générale.
- Il est vrai que le glucose fort a toujours été la règle
de conduite des financiers qui nous gouvernent sous le bérèt.
- RONDELLE DE PROSTATE ! s'emporte le Grand Neurone Hypothalamique. Vous
n'avez pas l'air de vous rendre compte de la gravité de la situation
! Il y va de notre survie à tous !
Un silence glacial s'installe à la suite de cette déclaration
péremptoire. Chacun regarde ses notes éparses sur la table.
Le président Végétatif se gratte d'un air grimacant
une excroissance verruqueuse ayant poussé subrepticement sur sa
membrane protéique. Puis la voix tétue du représentant
médullaire se fait à nouveau entendre :
- En tous cas, il n'est pas question que mes gars fassent les frais des
délires crypto-communistes de ces cammionneurs !
- Seigneur Homme ! soupire le Grand Neurone au comble du découragement.
Et il marmonne en levant les yeux au plafond : pardonnez leur. Ils ne
savent pas ce qu'ils font.
- Que dites vous, Jean-Hugues ? lui demande le Président.
- Jean-J... Oh... Rien. Rien, Président. Rien... Quel gâchis
!
- Allons, allons. Pas de défaitisme, je vous prie. C'est à
moi que revient la décision finale. Passons à l'examen du
deuxième point, voulez vous ?
- Il s'agit de l'augmentation du salaire glucidique. Nous nous retrouvons
devant le même dilemme : notre économie peut-elle s'adapter
à une augmentation conséquente de la masse monétaire
circulante ?
- J'ai déjà répondu à cette question, dit
le chef de la banque du foie d'un ton buté.
- Dans ce cas, passons au troisième point, coupe le président
Végétatif avec une sérénité imperturbale
autant que paradoxale.
- Le troisième point concerne les contrôles d'identité
antigénique effectués par la police immunitaire jugés
trop fréquents et parfois aggressifs, dit en bon fonctionnaire
servile le secrétaire Karl.
- Ces contrôles sont obligatoires ! s'emporte à nouveau le
chef de la police. Vous savez que chaque transporteur est tenu d'appliquer
sur son pare-brise une vignette génétique nous permettant
de l'identifier comme appartenant bien à notre nation organique.
Je ne fait qu'appliquer la loi anti-immigration en faisant contrôler
systématiquement tous les véhicules de la circulation sanguine.
Nom d'un clone plasmocytaire ! Me demander de supprimer ces contrôles,
c'est comme abandonner notre beau pays aux staphylos, entéros,
colis, protéus, tréponèmes et autres métèques
qui n'ont rien à faire chez nous.
- Ca va, Schwartzone. Ca va, on a compris. Je vous demande simplement
s'il est possible de réduire la fréquence de ces contrôles,
tout au moins jusqu'au remplacement de ces bandits de rouges par la nouvelle
équipe... que nous materons dès le début, celle là,
je peux vous l'assurer !
- Je vais y réfléchir, Président.
- Hé bien, réfléchissez vite, Schwartzone !
- Le quatrième point concerne le supposé scandale des retraites...
- Ha ha ha... Hé bien, nous ouvrirons une enquête... qui
n'aboutira jamais, bien entendu !
- Ha ha ha ha...
- Quant au cinquième point, il ne pose pas de problèmes
insurmontables, que je sache ! Le syndicat saura s'accomoder d'un nettoyage
du dépot fémoral qui les dérange ainsi que de promesses
sur la mise en place à moyen terme d'un nouveau plan de circulation.
- Je peux envoyer une équipe de déblayage dès cette
nuit, dit le préposé au système réticulo-endothélial.
Mais... Si je peux me permettre... Il faudra suggérer à
la Conscience de diminuer sa consommation de cigarettes et de matières
grasses, sinon tout sera à recommencer dans quelques jours.
- Je transmettrai, ne vous en faites pas, dit le président Végétatif.
Et, après un long soupir de satisfaction : Hé bien voilà
! Vous voyez que les obstacles n'étaient pas insurmontables ! Secrétaire,
veuillez écrire, s'il vous plait :
"Moi, président Végétatif, en vertu des pouvoirs
qui me sont conférés, déclare accepter dès
aujourd'hui toutes les revendications du syndicat hématique, à
savoir :
- la retraite globulaire est accordée au terme d'un délai
de quatre-vingt jours de travail,
- un jour de repos hebdomadaire est accordé aux transporteurs comme
suit : trente trois pour cent des effectifs feront relâche le samedi,
trente quatre pour cent le dimanche et trente trois pour cent le lundi,
- le salaire quotidien est porté à trois picogrammes de
glucose, charges déduites,
- les contrôles immunitaires seront ramenés à un par
jour,
- une enquête est immédiatement ouverte pour faire toute
la lumière sur l'affaire des cotisations retraites,
- une commission d'études est constituée pour mettre en
place dans les plus brefs délais le nouveau plan de circulation,
- les dégradations signalées sur la voierie seront réparées
dans la nuit."
Et Voilà ! Mettez moi ça au propre avec les tampons d'usage
et ma signature et le Grand Neurone se fera un plaisir de le remettre
à ce... Glob.
- Mais... Je ne comprends pas, Président !
- C'est un abus de pouvoir, crient en même temps le chef de la police
et le directeur de la banque du foie.
- Messieurs, messieurs ! Ne soyez pas stupides ! Ce ne sont que des mots
! Rien que des mots !
- Vous serez bien obligés de tenir vos promesses !
- Nous les tiendrons quelques jours... le temps qu'il faudra à
nos amis médullaires pour préparer l'équipe de remplacement.
Vous m'avez dit qu'il vous fallait six jours, je vous en donne cinq !
Le salaire des ouvriers de la chaîne de montage sera triplé
pendant ce délai et une prime de cent picogrammes accordée
en cas de livraison dans les délais.
- Cent picogrammes ?!!
- Ne me dites pas que vous n'avez pas de réserves à la banque
du foie ! Dès que la nouvelle équipe de transporteurs d'oxygène
sera opérationnelle, vous aurez les mains libres, Schwartzone.
Vous me ratissez cette racaille rouge et tout rentrera dans l'ordre. Celui
que nous avons toujours connu. Il est préférable de faire
face à un dérèglement de cinq jours plutôt
que de laisser la porte ouverte à l'anarchie et à l'inflation.
Vous n'êtes pas d'accord ?
- Bravo, Président !
- Votre plan est remarquable !
- Cynique mais efficace.
- Je n'en attendais pas moins de vous.
- Vous croyez qu'ils seront dupes ?
- Vous avez dit vous même tout à l'heure que nous avions
affaire à une bande d'analphabètes. Nous allons les rouler
dans la farine. Messieurs, la séance est levée.
A une heure du matin, le Grand Neurone frappe à la porte de l'appartement
privé du président Végétatif.
- Ah ! Jean-Hugues !
- Jean-Jules, Président.
- Alors, comment ça s'est passé ?
- Je crois que ça ira, Président. Le représentant
syndical a un peu tiqué sur les jours de congés hebdomadaires
mais il a fini par admettre qu'on ne pouvait pas mettre tout le monde
au repos en même temps le dimanche. Une assemblée du comité
directeur du syndicat hématique doit se réunir à
trois heures et décider du maintien ou non de la grève.
Nous aurons la réponse à cinq heures.
- Parfait !
- La partie n'est pas encore gagnée, Président.
- Jean-Hugues, votre pessimisme chronique finira par vous causer un ulcère.
- Jean-Jules, Président. Il n'empêche que ces globules rouges
m'inquiètent. Ils sont incontrôlables et imprévisibles.
Tenez, en ce moment même, la plupart des membres de leur bureau
patauge dans la luxure des corps caverneux où nos récepteurs
signalent une forte érection.
- Mais c'est formidable ! Ils vont revenir fatigués et repus et
seront prêts à accepter n'importe quoi.
- Peut-être... Mais si les bacchanales génitales se prolongent,
ils risquent d'oublier leur réunion et ne pourront pas ratifier
à temps nos propositions.
- Jean-Hugues, enfin ! Vous surestimez les capacités orgasmiques
de notre prolongement phallique ! Ha ha ! Mes services libidinaux n'ont
jamais enregistré d'érection dépassant une heure.
D'ailleurs, pour plus de sécurité, je vais envoyer un messages
aux centres de la moelle sacrée pour déclencher une éjaculation
prématurée. Voilà. Vous êtes content ? Tout
cela sert parfaitement nos affaires, croyez moi.
- Mais ?!! Je croyais que vous refusiez toute manipulation quelle qu'elle
soit ?
- Allons, Jean-Hugues ! Cela n'a aucune commune mesure avec le plan machiavélique
que nous proposait ce détraqué de Single.
- C'est vous le patron. Puissiez vous avoir raison, Président.
- Vous verrez ! Allons, prenez quelques heures de repos et revenez me
voir à cinq heures. Bonsoir.
- Bonsoir, Président.
Le Grand Neurone Hypothalamique regagne son bureau et se sert une bonne
tasse d'adrénaline corsée. Comme il aimerait pouvoir partager
l'optimisme à toute épreuve du Président Végétatif.
Mais le Grand Neurone est un anxieux. Depuis qu'il est tout petit, l'angoisse
de la mort le projette hors de son lit au petit matin, les yeux rétrécis,
la respiration courte et la membrane couverte de transpiration grasse.
Cette fois, la mort est peut-être là, au bout de ce chantage
absurde et de cette interminable nuit. Malgré, ou à cause
du rare privilège d'appartenir au petit groupe des cellules à
vie longue, le Grand Neurone ne peut pas se résoudre à affronter
la mort. Cependant, épuisé par la fatigue et la tension
nerveuse, il s'endort et s'enfuit dans un doux rêve de fibres collagènes
ondoyant sous le flux d'une humeur chaude et sucrée.
A cinq heures quinze, Karl, son secrétaire particulier le réveille
en lui secouant violemment l'épaule.
- Grand Neurone ! Grand Neurone ! Ah seigneur ! Grand Neurone !
- HEIN ? QUOI ? Que... Karl ? Qu'est ce...?
Jean-Jules se tait soudain. Avant même que Karl prononce les paroles
terribles, il a compris.
- Ils... Ils ont refusé en bloc nos propositions. La... La grève
est maintenue pour sept heures... Seigneur !...
- Misère ! Nous sommes perdus !
- C'est... C'est affreux, Grand Neurone ! Ils ont eu vent dans le moindre
détail de notre réunion ! Il y a un traître parmi
nous ! Un traître au sein du bureau Sympathique !
- Que racontez vous là, Karl ? C'est impossible ! Absolument impossible
!
- Les rouges sont fous furieux ! Ils savaient que nous avions l'intention
de les rouler. Et ils ont appris quel sort leur était réservé
dans le prétendu club de retraite de la rate.
- Vous vous trompez, Karl ! C'est... C'est impossible ! IMPOSSIBLE !
- POURTANT CELA EST ! hurle Karl, perdant complètement les pédales.
ILS ONT MEME ABANDONNE LES CORPS CAVERNEUX EN SABOTANT L'ERECTION POUR
SE REUNIR. CA NE S'EST JAMAIS VU !!!
Il est cinq heures trente quand Jean-Jules frappe à nouveau comme
un forcené à la porte du président Végétatif.
Le Président apparaît en robe de chambre, le visage déformé
par une inquiétude tout à fait inhabituelle.
-Président, nous...
Il s'arrête net, voyant deux plasmocytes armés pointer sur
lui leur crève-membrane.
- Je sais, Jean-Hugues, je sais... Schwartzone est également au
courant. Il se dirige en ce moment vers le cortex avec ses troupes d'élite
pour prendre le pouvoir.
- UN COUP D'ETAT ?
Le Président lève les bras en émettant un long soupir
d'impuissance.
- SUFFIT ! grogne un des deux soldats. Les mains en l'air et dos contre
le mur !
A six heures, Jean-Jules est enchainé au fond d'un cachot obscur.
La bataille fait rage dans les zones pré-frontales du cortex cérébral,
repaire des idées progressistes. La police immunitaire doit faire
face à une résistance furieuse autant qu'imprévue
des barrières synaptiques, dernier rempart avant l'accession à
la Conscience. En deuxième ligne, à l'état-major,
le chef de la police immunitaire est dans une rage folle.
- BANDE D'INCAPABLES ! A SIX HEURES QUINZE, TOUT DOIT ETRE NETTOYE ICI
SI NOUS VOULONS AVOIR LE TEMPS DE DECIMER LE SYNDICAT HEMATIQUE !
Le plan de Schwartzone est simple : imposer ses conceptions fascistes
à la Conscience et induire un état comateux de cinq jours
qui permettra, en réduisant la consommation d'énergie, de
fonctionner avec trente à quarante pour cent de transporteurs d'oxygène
en attendant que l'équipe de remplacement soit à pied d'œuvre.
A six heures vingt deux, les lignes synaptiques sont enfoncées.
L'Assemblée Neuronale est investie sans coup férir. Les
députés et les ministres sont tous dans un état de
lourd sommeil ébrieux. C'est Schwartzone en personne qui enfonce
son crève-membrane dans la panse boursouflée du Grand Représentant
des Neurones Conscients. Il brandit la carcasse désséchée
à bout de bras en criant :
- LA DEMOCRATIE CORROMPUE A VECU ! VIVE LE NOUVEL ORDRE !
C'est un concert d'acclamations dans l'hémicycle envahi par l'armée.
Tous les représentants du peuple sont mis à mort par les
anticorps. Sur les pupitres trainent çà et là quelques
molécules d'alcool et des photographies indécentes de spermatozoïdes
nus, vestiges du protocole d'activation génitale de la veille au
soir, qui semble s'être soldé par un demi-échec suivi
d'une cuite carabinée.
A six heures trente, Glob, le représentant syndical hématique
est arrêté à la sortie de la crosse aortique. Il est
immédiatement passé par les armes.
A six heures cinquante, cent quatre vingt millions de globules rouges
appartenant tous au syndicat hématique sont impitoyablement massacrés.
Les voies de circulation sont rendues glissantes par le flot d'hémoglobine.
Des frémissements de terreur muette parcourent la communauté
cellulaire. Chacun s'enferme chez soi, retenant son souffle. Quelques
centaines de milliers de transporteurs d'oxygène se cachent dans
les vaisseaux capillaires, tentant d'échapper au pogrom. Les staphylocoques
barbares qui campent aux frontières s'organisent en hâte
pour attaquer l'Empire en proie à l'anarchie.
A six heures cinquante sept, tout semble basculer vers l'impensable. La
tension artérielle chute en dessous du seuil limite et la pompe
cardiaque commence à se désamorcer. Les neurones du cortex
ressentent les premiers effets du manque d'oxygène. L'estomac et
l'intestin se vident de leur contenu en de terribles spasmes qui ébranlent
toute la communauté. La vessie laisse fuir des flots d'urine rougie.
Les reins se bloquent, provoquant de gigantesques inondations dans les
régions lombaires. Les montagnes musculaires sont secouées
d'intolérables crampes tandis que les plaines cutanées ondulent
sous l'effet d'effroyables tremblements de terre. Les lacs d'acide lactique
débordent et attaquent les muqueuses de leur fiel. Les cellules
les plus fragiles implosent les unes après les autres en dégorgeant
leurs enzymes. Une insupportable ôdeur de pourriture envahit tous
les conduits de climatisation.
A six heures cinquante huit, à la seconde précise où
la Conscience passe sans s'en rendre compte du sommeil alcoolique au coma
profond, le président Sympathique, contraint par les évènements
à retourner sa veste, envoie un ordre de vaso-constriction générale
et demande à tous les transporteurs encore vivants de reprendre
immédiatement leur travail.
A six heures cinquante neuf, un semblant de circulation recommence à
s'organiser. Les transporteurs d'oxygène, poussés par un
ultime instinct de survie, ont repris le travail, convaincus enfin que
leur sort était indissociablement lié à celui de
la communauté.
A sept heures trois, les fonctions vitales, intactes et matées,
se mettent automatiquement en régime d'économie minimum
pour affronter la période de coma. Dans le bureau du commandement
suprême, Schwartzone et ses mercenaires sablent le champagne.- Succès
total, patron. Vous êtes le plus fin stratège de tous les
temps.
- Ha ha ! Finie la bienveillance, ricane Schwartzone. Dorénavant,
la Conscience, C'EST MOI ! Et faites moi confiance, çà va
barder !
Cinq jours plus tard, dans un autre univers aussi éloigné
et incompréhensible que le serait pour nous un organisme formé
de milliards de galaxies, une voix dit, sortant d'une silhouette en forme
de blouse blanche surmontée d'une tête :
- Ca y est ! Il se réveille !
- Dieu soit loué ! rétorque une autre silhouette identique.
- On peut dire que ce brave Adolf Hitler revient de loin !
- Cinq jours de coma... Et on ne sait toujours pas pourquoi.
Sur le mur verdâtre de la chambre d'hôpital miteuse, un calendrier
à feuilles volantes indique la date du 22 octobre 1912. Par la
fenêtre, la ville de Vienne luit faiblement sous le soleil d'automne.
Après quelques secondes, la silhouette en blouse blanche ajoute
:
- Un si gentil jeune homme ! Ses camarades du cours de formation artistique
vont être ravis de le retrouver !
H.P.MOSIS 1993
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