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Quotient intellectuel et bédéphilie
par Hénaf Putiphar
professeur d'art quantique
23/11/04 ES

Lointaine est l'époque où les bédéphiles étaient mis à l'index de la société et allaient gonfler, dans les ghettos, les rangs des trisomiques du chromosome 21, des agnostiques du cerveau, des blennoragiques du gland et autres adorateurs de la face cachée d'Uranus. Ces individus se retrouvaient classés, dans les tests psychométriques de Galton et Binet, au niveau des rustres dans la sous-catégorie de patafiots graves. Que d'eau a coulé, que de choses ont changé depuis ces temps révolus où la Morale régnait en despote sur le troupeau humain !... Les premiers soubresauts qui ont agités le couvercle viennent, il faut bien l'admettre, de nos voisins belges. Car c'est bien ce jeune blondinet inverti et zoophile, houppeneau agité du rectum plus connu sous le nom de Tintin, qui permit à d'honnêtes gens, œuvrant pour le bien-être de la collectivité, inscrits sur les listes électorales et, pour la plupart, pères de familles refoulant douloureusement leur homosexualité, de pouvoir se délecter, au vu et au su de tout le monde, des histoires dessinées sous forme de bande. Depuis, les psychologues désœuvrés et ils sont légions ont eu tout loisir d'étudier ce phénomène insolite. Nous savons maintenant grâce aux travaux de Braco Ruby, que les bédéphiles se dissocient nettement en deux catégories distinctes : les bédéphiles actifs et les bédéphiles passifs.
Les bédéphiles passifs (BP) sont en général abonnés à Pif-magazine, exécutent de rares et audacieuses incursions chez Zembla, mais ne se hasardent JAMAIS au delà. Il y a naturellement quelques cas border-line, que l'on a vu, sous la contrainte, se lancer dans d'hypothétiques études comparées de Tartine et Blake le Roc, mais ils sont trop peu nombreux pour qu'il soit utile d'en parler. Si l'on se rèfère à eux, il est évidemment difficile de comprendre que la bédé était enfin sortie de l'ombre et s'était hissée par la force du poignet au rang d'art majeur. Un art pictural qui est à la peinture ce que le cinématographe Lumière est à la photographie et la partouze complexe à la masturbation solitaire.

Pourtant, déjà, en 1714, Leibnitz avait jeté, dans l'indifférence générale, les base philosophiques qui ont permis à la bédé d'être ce qu'elle est. Il n'est que de relire La Monadologie pour s'en convaincre. Dans cette œuvre, l'univers y est décrit comme composé d'évènements simples qui s'enchainent en une succession d'instants figés et, malgré cela, parviennent à donner l'image mouvante de la vie. Et que sont d'autre ces évènements appellés monades, que les multiples petits carrés dessinés d'un histoire en bandes ?
Il y eu ensuite, au début de notre siècle, l'explosion des mathématiques sous la poussée de l'école allemande d'Heisenberg. Il devenait alors clair que tout se passait comme si les états successifs d'une histoire dessinée représentaient une suite de "solutions de matrice", solutions dans lesquelles chaque image contient la mémoire transspatiale de l'œuvre à laquelle elle participe. Nous retrouvons là, bien sûr, l'idée géniale qui permit à David Hilbert de concevoir en 1920 sa théorie d'unification des géométries euclidienne et non-euclidienne connue sous le nom d'"Espaces de Hilbert".
Plus près de nous, J.B.S. Haldane, lors de sa célèbre conférence de 1963, invitait les bédélogues à n'être pas en retard sur les physiciens et à considérer que les chevauchements quantiques temporels et spatiaux permettaient de parler, dans certains cas, d'un état vivant de systèmes à interactions délocalisées lointaines.
Il ne restait plus aux dessinateurs de bédé qu'à affuter leurs crayons.
Voilà tout ce qui fait la différence entre le bédéphile actif (BA) et le BP. Le premier assimile parfaitement tout ce qui précède, même au niveau intuitif, car cela fait partie de la réflexion naturelle préalable à toute lecture d'une œuvre de bédé. Le deuxième a déjà cessé de me lire.
La limite entre les BA et les BP se situe très exactement, d'après Braco Ruby, à Mickey-Parade. Toute œuvre située au delà est imprégnée de la trame quantique et c'est bien ce qui explique son irrésistible attrait.
Prenons, pour développer cette idée, un exemple concret : "Une journée de Bert Vanderslagmülders" de Kamagurka, page 9, case 7.
La première chose évidente est que l'image 7 ne coule pas dans l'image 8. Il y a une brisure entre les deux, ce qu'on appelle paradoxalement une solution de continuité. Cette brisure est la meilleure illustration à ce jour du quantum d'énergie de Planck et du "saut quantique". L'image numéro 7 ne coule pas dans la 8 parcequ'ELLE N'EST PAS FLUIDE ! Elle est figée ! Pour passer de l'image 7 à l'image 8, le lecteur doit utiliser une quantité d'énergie nécessaire pour tourner ses globes oculaires de quelques degrés d'angle vers la droite.
Que se passe-t-il dans cette image 7 ? Bert Vanderslagmülders, de profil bouche ouverte, tire une langue aussi longue que son nez et suintante de bave. Ses avant-bras sont repliés dans la pose du chien qui tend la papatte pour obtenir un sucre de son maître. Au dessus de son crâne chauve est inscrit dans une bulle : "HCoMçA !". Tout en haut de l'image, en même temps qu'il parle, Bert se rappelle : "et il mettait sa langue dans ta bouche...". Rien ne bouge dans la case fermée et pourtant l'on devine tout de suite qu'il ne s'agit pas là d'un évènement isolé, perdu dans un vide infini. L'esprit du lecteur tente déjà de deviner ce qui précède (image 6) et ce qui va suivre (image 8), illustrant ainsi la fuite incessante de la Conscience pour ne pas se laisser emprisonner dans un éternel présent, présent qui n'a d'existence justement que dans le non-être, dans une photographie ou une image de bande dessinée, c'est-à-dire quelque chose de mort.
Une fois effectué le saut quantique, l'image 8 apparait. On s'apercoit qu'elle existait déjà en substance dans la précédente, étant en quelque sorte sa résolution. Ici Bert est de trois-quart. Il grince des dents. Ses yeux sont invisibles derrière de petites lunettes rondes cerclées de métal. Il dit : "avec mon propre CÉRUMEN.". En haut de l'image, ses pensées continuent de s'inscrire dans un petit rectangle. "Je suis rentré en pleurant pour écrire un poème au grenier...".
Mais une fois intégré le message et toutes ses implications, l'esprit du lecteur déclenche à nouveau une petite libération d'énergie pour passer à l'image 9, et ainsi de suite, de plus en plus anxieusement au fur et à mesure qu'il se rapproche de la fin. Car voilà enfin ce qui fait toute la grandeur de la bédé : elle a une FIN ! Elle semble n'exister que sur le papier et pouvoir se dérouler indéfiniment et pourtant elle meurt, une fois les pages refermées sur la dernière image. Et elle renait, tel un Phénix de ses cendres, un Jésus de Pâques ou une érection matinale, chaque fois qu'un esprit curieux décide à nouveau d'écarter la couverture cartonnée et douce comme les cuisses d'une femme aimée.

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